
« Comment transformer un jardin en lieu de vie éphémère ? »
Le 12 juin, à Alès (Gard), dans le cadre du festival InCircus, le collectif Protocole investira durant près de dix heures le jardin du musée Pierre-Andrée-Benoît. Entre jonglage, musique, arts plastiques et improvisation, les artistes proposeront un « campement » où le public pourra entrer, sortir et participer librement. Rencontre.
D’où est née l’idée de Campement ?
Paul Cretin-Sombardier : Nous avons longtemps travaillé sur des formes en mouvement, dans l’exploration d’un territoire. Il y a eu Périples, où nous faisions voyager des massues, ou encore Monuments, une investigation jonglée dans un quartier. Cette fois, nous avions envie de prendre le contre-pied de ce que nous faisions jusque-là : rester au même endroit pendant très longtemps.
Valentina Santori : En 2018, nous avions occupé une place pendant six heures avec une autre compagnie. Cette expérience nous avait beaucoup plu et nous l’avions gardée dans un coin de la tête. Après plusieurs années de déambulation, nous nous sommes dit qu’il était peut-être temps de nous poser, de prendre le temps et de rester dans le présent plutôt que de raconter quelque chose après coup.
Thomas Dequidt : Cette durée nous permet aussi de voir comment les choses évoluent. Les propositions émergent progressivement, les questions apparaissent, les relations entre nous, le public et l’espace changent au fil des heures. Les spectateurs peuvent rester, partir puis revenir plus tard. Ils découvrent alors un campement qui a évolué.
Comment habite-t-on un espace pendant dix heures ?
Sylvain Pascal : Nous avons une sorte de boîte à outils. Nous ne savons pas toujours quand nous allons utiliser tel ou tel élément, mais nous savons que nous pouvons piocher dedans. Et puis il y a tous les moments plus libres, ceux où l’on laisse émerger les choses.
Valentina Santori : Nous arrivons dans un espace vide. Petit à petit, nous déployons des modules de scénographie, nous installons le campement, nous l’habitons, puis nous le démontons.
Pietro Selva Bonino : C’est beaucoup autour de cette idée d’habiter un espace. Ici, par exemple, il n’y avait qu’une table. Puis il y a eu le soleil, alors nous avons sorti la tonnelle. Nous avions envie d’être pieds nus, alors nous avons déroulé du gazon. Nous voulions être confortables, alors nous avons installé des chaises. Nous avions besoin d’eau. Tout cela arrive assez spontanément. Ensuite, cette manière d’habiter le lieu produit naturellement de la matière performative.
Paul Cretin-Sombardier : On joue à vivre ce moment. Si on a faim, on mange. On donne aussi à voir ces choses très réelles. Même un repas peut devenir une matière artistique. Il est nécessaire, mais il est aussi mis en scène d’une manière décalée.
Vous investissez des lieux qui ne vous appartiennent pas. Pourquoi cette question est-elle importante pour vous ?
Pietro Selva Bonino : Ces espaces ne nous appartiennent pas. Nous sommes un peu des squatteurs, un peu des invités. Ce n’est pas notre territoire. Nous essayons donc d’être attentifs à la manière dont nous regardons ces lieux et d’éviter d’avoir un regard de colon. Quand nous jouons sur une place publique, elle est déjà habitée par ses habitants. Une famille a peut-être l’habitude d’y passer l’après-midi pendant que les enfants jouent. Nous sommes chez eux et nous essayons de respecter cela, tout en proposant un regard un peu décalé sur leurs habitudes quotidiennes.
Valentina Santori : ll faut aussi que cela se passe bien avec l’environnement. On ne peut pas arriver avec ses gros sabots en disant : “C’est chez moi, j’arrive.”. Depuis quinze ans, une grande partie de notre travail repose sur cette idée : comment réinvestir un espace qui t’appartient à toi, mais aussi à tout le monde ? Comment permettre à quelqu’un qui vit cet endroit au quotidien de le regarder autrement, ne serait-ce qu’un instant ?
Quelle place occupe le public dans ce campement ?
Pietro Selva Bonino : Le public a une incidence réelle sur ce qui se passe. Hier, après deux heures de campement, nous avons invité quelqu’un du public à faire un numéro.
Valentina Santori : Nous proposons aussi des ateliers de jonglage. L’ampleur du campement nous permet de nous adapter. Si quatre personnes sont là, nous pouvons faire certaines choses. Si deux cents enfants arrivent d’un coup, nous adaptons le campement à ceux qui le vivent avec nous.
Pourquoi avoir choisi le mot “campement » ?
Valentina Santori : Parce que c’est exactement ce que nous faisons. On arrive, il n’y a rien. On repart, il n’y a rien.
Thomas Dequidt : Nous arrivons, nous nous installons, puis nous remballons tout avant de repartir. Il y a quelque chose de profondément éphémère dans cette démarche. Ce n’est pas vraiment un spectacle. C’est un camp.
En quoi cette forme diffère-t-elle d’un spectacle plus classique ?
Sylvain Pascal : Le fait d’avoir autant de temps change tout, pour nous comme pour les gens qui viennent. Les spectateurs savent à quelle heure cela se terminera, mais ils se demandent constamment ce qui va encore se passer. Nous jouons avec le présent et avec cette attente particulière.
Thomas Dequidt : Parfois, il ne se passe presque rien pendant plusieurs minutes et cela est accepté. Les gens discutent entre eux.
Valentina Santori : Ils ont le droit de parler, de manger ou même de faire une sieste. Ils ne sont pas uniquement là pour recevoir quelque chose. C’est aussi leur campement.
Plus d’informations :
Site de la Verrerie d’Alès et du festival InCircus
Site du Collectif Protocole
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