« Il faut casser les barrières »
Entre chocs, rires et fauteuils lancés à pleine vitesse, le rugby fauteuil se joue loin des idées reçues. À Montpellier, cette discipline réunit sur un même terrain valides et joueurs en situation de handicap, inversant les rôles
“Oh, maul !”, proteste une joueuse. Sur le terrain, Léa pivote brusquement, son fauteuil coincé entre deux adversaires. “Il fait quoi l’arbitre, il prévoit son prochain rencard ?” Mathieu revient finalement, téléphone à la main, sourire en coin. Trois coups de sifflet farceurs, et le jeu repart. “Eh voilà, il nous casse les oreilles”, souffle la jeune femme.
Au Palais des sports Pierre-de-Coubertin, à Montpellier, l’entraînement des Sharks a repris. Le ballon ovale fuse, tape le plancher. Les pneus crissent, les fauteuils s’entrechoquent. Ici, ce ne sont pas les joueurs en situation de handicap qui s’adaptent. Ce sont les autres.
Un rugby adapté, mais fidèle à l’esprit sportif
“Ici on pratique le rugby-fauteuil”, explique Emmanuel Raveljaona, le fondateur du club. Ancien rugbyman, il a créé les Sharks après une chute de 15 mètres qui lui a brisé la colonne vertébrale, pour “retrouver les sensations” d’avant. Le club compte aujourd’hui une trentaine de licenciés. “On est à 30% de valides et 70% de personnes handicapées.”
Raphaël et Léa, en couple, se sont mis ensemble au rugby-fauteuil. Photo L. M.
Léa, 26 ans, fait partie de cette minorité. Valide, elle s’est lancée il y a six mois. Sur le terrain, les repères restent familiers : passes en arrière, essais, engagement. Mais ici, le plaquage devient le “maul”. Coincée entre deux joueurs, elle n’a que cinq secondes pour libérer le ballon. Elle pivote, cherche une ouverture, puis parvient à passer derrière.
“Les règles sont les mêmes que pour le rugby à XV, avec quelques adaptations”, précise Mathieu, arbitre et salarié du club. Pour marquer, le ballon est aplati au sol ou contre le fauteuil. Et les contacts, eux, sont bien réels. “Ça arrive de se faire renverser. C’est pour cela qu’on est attachés par un baudrier. Le fauteuil, c’est toi.”
Le rugby, c’est aussi le choc. Les joueurs se percutent violemment, les fauteuils encaissent les impacts. Ici, l’intensité n’a rien à envier au rugby traditionnel. “Certains garçons aiment bien faire les brutes. Ca fait bizarre la première fois qu’on se renverse”, témoigne la jeune femme.
Sur le terrain, les rôles s’inversent
À quelques mètres, Raphaël attend la balle. Après un accident de moto, il n’a plus l’usage du haut du corps. Grand amateur de sport, il a trouvé ici une manière de continuer. Léa, elle, l’a suivi presque par hasard. “Le centre de rééducation nous a mis en contact avec Emmanuel. On est venus une fois, on a bu un verre … et on est restés.”
Sur le terrain, la différence s’efface vite. Léa accélère, rate une passe, s’agace. “C’est hyper dur”, lâche-t-elle en revenant sur le côté. “Ce sont des muscles qu’on n’a pas l’habitude d’utiliser.” Ici, les valides apprennent. Et parfois, ils peinent.
“On peut tous jouer ensemble, insiste Emmanuel Raveljaona. Quand un valide vient, il s’éclate… mais il comprend aussi.” Une manière de casser les barrières. “Ils peuvent être bons, comme très mauvais, sourit Eddy, un licencié. Ici, ce sont les valides qui s’adaptent.” Au même moment, Emmanuel Raveljaona effectue un demi-tour à une main et bluffe Léa, qui cherchait à le contrer. “Les habitudes, ça reste” sourit le patron des Sharks, casquette vissée sur la tête.
Le club ne se limite pas au terrain. Les Sharks interviennent aussi dans des écoles et des entreprises pour faire découvrir la discipline et changer le regard sur le handicap. Une manière de faire grandir un sport encore en développement, avec l’ambition d’organiser davantage de tournois et de lui donner une place à la hauteur de ce qu’il montre déjà sur le terrain.

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