
A l’heure du loup et du mouton, la recherche de la violence normalisée
Au CACN, l’artiste iranienne Melika Sadeghzadeh explore les traces laissées par les violences invisibles à travers une exposition où maisons, clés et objets domestiques deviennent les métaphores d’un foyer impossible à retrouver.
“Moi, je travaille sur la violence normalisée”, lance d’emblée Melika Sadeghzadeh.
La formule intrigue immédiatement. Car lorsqu’on pénètre dans The Hour of Wolf and Sheep, présentée au Centre d’art contemporain de Nîmes (CACN) jusqu’au 18 juillet sous le commissariat de Guilhem Monceau, rien ne semble frontalement violent au premier regard.
Des poignées brûlées. Des clés fondues. Des draps noirs. Des morceaux de maison. L’artiste iranienne préfère les métaphores aux démonstrations.
Selon Melika Sadeghzadeh, la “violence normalisée” désigne “les violences qui existent au sein des structures sociales, auxquelles on finit par s’habituer au point qu’elles deviennent invisibles”. Une violence sourde, presque passive, qui traverse toute l’exposition.
Dès l’entrée, Adresse suspendue accueille le visiteur avec des dizaines de moulages d’adresses de maisons assemblées comme un mur fragile et inachevé. Comme si plusieurs lieux tentaient maladroitement de reconstituer un foyer impossible à retrouver.
Un foyer perdu et inaccessible
Plus loin, dans une pièce entièrement blanche, des dizaines de poignées de portes noircies et calcinées semblent suspendues dans le vide. Toutes ouvraient autrefois des passages vers un refuge intime. Désormais, elles ne mènent plus nulle part.
“J’aime travailler à partir d’éléments domestiques parce qu’ils permettent de relier l’intime à quelque chose de plus global”, explique l’artiste.
La pièce jumelle est condamnée par Le Bouclier, une structure de bois et de métal dont il est difficile de dire si elle évoque davantage une porte d’entrée ou une barricade. Derrière, une autre pièce demeure inaccessible. Il faut observer à travers une ouverture pour apercevoir, sur des toiles noircies, quelques traits blancs évoquant une chaise, une table, des fragments d’intérieur. Comme les restes d’une maison calcinée.
“J’essaie d’éviter l’illustration directe. Je ne veux pas simplifier des sujets complexes. J’aime plutôt laisser des indices, créer des métaphores, ouvrir des pistes de réflexion”, sourit Melika Sadeghzadeh.
La violence normalisée est sourde, silencieuse et invisible
Rien ici ne relève de la violence spectaculaire. Au contraire. Tout semble silencieux, presque étouffé. Une violence sourde traverse l’exposition, au point d’en devenir oppressante. Dans une autre salle, des formes recouvertes de draps noirs émergent à peine de la pénombre tandis qu’une voix résonne au loin. Impossible de saisir immédiatement ce qu’elle raconte. L’impression reste pourtant tenace : celle d’un espace intime devenu étranger. Ici et là, sous les draps, des écrans diffusent des images domestiques. Une maison. Un paysage. Un intérieur peut-être… Mais de quel côté se trouve le spectateur, dedans ou bien dehors ?
Cette sensation revient constamment au fil de l’exposition. Les œuvres de Melika Sadeghzadeh semblent toujours hésiter entre intérieur et extérieur, refuge et enfermement. Dans plusieurs dessins, des lignes blanches apparaissent sur fond noir, laissant deviner des visages, des meubles, parfois une rue, parfois une pièce. Les formes se répondent, se reflètent, au point qu’il devient difficile de savoir où commence réellement la maison et où elle s’arrête.
“Je parle surtout des violences produites par les structures sociales : tout ce qui nous apprend comment nous devons être, fonctionner, communiquer. Ce sont des violences qui nous obligent à entrer dans certaines cases, alors que beaucoup de personnes n’y rentrent pas vraiment. Ce sont ces formes-là de violence, devenues normales, qui m’intéressent.”
L’heure du loup et du mouton
Même le titre de l’exposition, The Hour of Wolf and Sheep, participe à cette impression de basculement. Inspiré d’un poème persan, il évoque ce moment du crépuscule où les formes deviennent floues, où l’on ne distingue plus réellement le loup du mouton. La violence normalisée, chez Melika Sadeghzadeh, semble précisément être une violence qui devient si habituelle qu’on ne distingue plus clairement ce qui protège de ce qui blesse.
À l’entrée de l’exposition, l’affiche représente une clé.
Mais une clé pour ouvrir quoi exactement ? Une maison perdue ? Un souvenir ? Un refuge devenu inaccessible ?
Dans The Hour of Wolf and Sheep, Melika Sadeghzadeh ne donne jamais véritablement de réponse. Elle laisse plutôt le visiteur errer, clé en main, entre des portes brûlées, des pièces condamnées et des foyers impossibles à retrouver.
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