
« La main gauche est souvent associée à la maladresse, à quelque chose de négatif. Mais c’est aussi la main du cœur, celle de l’instinct »
Au CACN, à Nîmes, l’artiste Marion Cachon explore la gaucherie comme une contrainte du quotidien transformée en matière artistique. Entre adaptation, détournement et création, une exposition qui interroge notre rapport à la norme.
« Ah tiens, tu es gaucher ? » Combien de fois cette question, empreinte d’une surprise sincère, a été posée à celles et ceux qui n’ont de différence avec les autres que celle d’écrire d’une main différente.
Jusqu’au 17 avril, au Centre d’Art Contemporain de Nîmes (CACN), l’artiste Marion Cachon met la « gaucherie retrouvée » à l’honneur. Une main qui déborde, rature, bave. Longtemps perçue comme maladroite, elle devient ici un point de départ, presque un langage.
L’exposition explore la gaucherie non pas comme un défaut, mais comme une contrainte quotidienne. À l’entrée, déjà, deux ensembles de mots inscrits sur les murs semblent s’opposer, séparés par le spectateur : dextre, droit, dieu, homme, en miroir de sinister, gauche, diable, femme. « La main gauche est souvent associée à la maladresse, à quelque chose de négatif. Mais c’est aussi la main du cœur, celle de l’instinct« , analyse la médiation du centre d’art.
La gauche, éternellement reléguée au second plan
La droite et la gauche semblent condamnées à s’opposer. Une contrainte discrète, souvent invisible, mais profondément ancrée dans les objets qui nous entourent. Ciseaux, outils, écriture : tout semble pensé pour les droitiers. Les gauchers, eux, contournent, inversent, composent.
À l’école déjà, la différence se fait sentir. Tandis que l’on félicite les droitiers pour leur écriture appliquée au stylo plume, les gauchers tâtonnent, utilisent du papier buvard, ajustent leurs gestes. L’artiste rappelle aussi la problématique des « coudes opposés » en classe : comment organiser l’espace lorsque gauchers et droitiers doivent écrire côte à côte ? Souvent, les premiers sont relégués aux extrémités, voire au fond de la salle.
« On se rend compte que ce sont souvent les gauchers qui doivent s’adapter à un monde pensé pour les droitiers« , souligne l’une des médiatrices du CACN. Même les gestes les plus simples en témoignent : face à une poignée de main, le gaucher tend instinctivement la gauche, quand le droitier avance la droite. Un léger flottement, presque anodin, mais révélateur. Les mains se touchent, mais ne se serrent pas.
Au fil de son travail, cette adaptation devient matière artistique. Les lignes se déforment, les lettres évoluent, l’encre déborde. Marion Cachon développe une typographie pensée pour les gauchers : en modifiant les gestes, en inversant certaines formes, elle adapte l’écriture au mouvement naturel de la main gauche. Ce qui pourrait apparaître comme une imperfection devient alors une esthétique.

Marion Cachon a étudié la forme des lettres, tentant de voir lesquelles peuvent être mises en miroir. Photo L. M.
Lier plutôt qu’opposer
Gauche, droite, blanc, noir, bleu, rouge. Les mains sont-elles condamnées à ne jamais se rejoindre ? Marion Cachon explore le miroir pour créer du lien, réunir ce que tout semble opposer. Les formes se répondent, se dédoublent, se brouillent, comme si la gaucherie dialoguait en permanence avec la norme droitière.
Par le choix des couleurs, l’artiste dépasse également cette opposition. Le bleu et le rouge se mêlent pour donner naissance au violet. Une manière de montrer que la différence peut produire du commun. « Les taches, les traits pas droits, ce qu’on pourrait voir comme des erreurs, deviennent ici une force créatrice« , explique la médiation du CACN.

Le damier, symboliquement deux couleurs mélées et pourtant inmélangeables. Ainsi que le travail sur une écriture de « gauchers ». (de d. à g.) Photo L. M.
Une exposition nourrie par les témoignages
L’exposition ne se limite pas à une recherche formelle. Elle s’appuie aussi sur des témoignages. Des anecdotes simples, parfois banales, mais révélatrices : une cuisine mal pensée, des outils inadaptés, des gestes contrariés. Être gaucher, ici, ce n’est pas seulement une particularité, mais une expérience du monde légèrement décalée.
En tant que gaucher, difficile de ne pas se reconnaître dans ces situations. L’écriture qui bave, la feuille que l’on incline, les ajustements constants. Rien de spectaculaire, mais une accumulation de détails qui dessinent une réalité commune.
C’est peut-être là que réside la force de l’exposition : transformer une contrainte en moteur de création. Montrer que ce qui déborde, ce qui échappe à la norme, peut devenir une richesse. La gaucherie n’est plus un défaut à corriger. Elle devient une manière de faire. Et surtout, une manière de voir.
>La gauchère de Marion Cachon, au CACN, à voir de toute urgence jusqu’au 17 avril.
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